Dans son livre The Heart of the Team, Bill Resler, un de mes coachs préférés dans sa vision de ce qu’est le coaching, s’exprime à peu près en ces mots :
« Tout le monde a entendu la phrase Work hard, play hard (qui se traduit très mal par “Travaillez fort, jouez fort”). Personnellement, je préfère enseigner à mes équipes : Travaillez intensément, jouez intensément, ne confondez pas les deux et passez rapidement de l'un à l'autre. La différence est subtile, mais je crois que c'est crucial pour le succès.
Je pense que la plus grande erreur que font les gens est de perdre du temps et du bonheur en mélangeant travail et loisirs. Les adolescents sont particulièrement coupables de cette gaffe. L'impatience nous pousse tous à rechercher un raccourci vers le succès, au lieu de nous frayer lentement un chemin vers la perfection. Cela nous amène trop souvent à souhaiter être en train de jouer lorsque nous travaillons et, le revers de la médaille, à avoir la tête au travail lorsque l’on est en train de jouer. Conséquemment, nous parvenons rarement à tirer le meilleur parti ni de l'un ni de l'autre. »
Quand on entraîne des jeunes à jouer au soccer, le plaisir devrait toujours occuper une place prépondérante… même si on a parfois l’impression que certains coachs ou même certains clubs n’ont pas reçu le mémo. Évidemment, plus une joueuse progresse en âge et plus la compétition prend de place dans son soccer, ce qui n’évacue en rien l’importance du plaisir sur le terrain.
Depuis un certain temps, j’ai beaucoup réfléchi à la question et j’en arrive à la conclusion suivante : il est utile, sinon nécessaire, de faire une distinction entre « avoir du plaisir » et « se faire du fun ». Les deux peuvent paraître synonymes, mais il est important de les distinguer.
Dans ce paradigme, avoir du plaisir signifie apprécier ce que l’on fait dans une ambiance agréable et constructive qui donne envie de continuer. Dans un entraînement de soccer, c’est prendre satisfaction à exécuter les exercices, trouver motivant de les réussir et constater ses progrès. Cela suppose un entraîneur qui rend la séance stimulante par son attitude et ses commentaires, ainsi que des coéquipières qui encouragent et soutiennent.
En bref, une pratique où une athlète a du plaisir offre des exercices engageants dans un environnement sécuritaire — un lieu où elle peut se développer et échouer sans crainte. On pourrait résumer cette idée par : Carpe Diem.
À l’inverse, se faire du fun consiste à pouvoir faire ce que l’on veut, quand on le veut, en suivant ses envies du moment.
Dans une pratique de soccer, se faire du fun peut vouloir dire jaser à l’arrivée, au point d’oublier de mettre ses crampons pour être prête à l’heure. C’est ricaner avec ses coéquipières pendant que le coach donne les consignes. C’est ne pas vraiment se forcer lors des courses parce que l’effort, ce n’est pas amusant, n’est-ce pas ? C’est botter dans les buts après un exercice au lieu de ramasser les cônes.
En bref, c’est suivre le déroulement de la pratique tout en l’agrémentant de petites choses qu’on aime faire, parce qu’après tout, on nous a toujours dit que le sport devait être le fun. Une expression connue qui pourrait bien représenter cette notion de se faire du fun serait : YOLO.
Du point de vue d’un coach, des joueuses qui ont du plaisir est un objectif à atteindre, alors que des joueuses qui se font du fun représentent une distraction à limiter. Dans le premier cas, vos joueuses s’impliqueront à fond dans les exercices, car elles y prennent plaisir. Elles voudront en faire plus, plus longtemps, plus souvent. Dans le second, elles retiendront difficilement les enseignements des exercices, car leur attention est ailleurs. Elles auront hâte aux pauses d’eau ou à la fin de la pratique pour avoir la liberté de faire ce qu’elles veulent.
Du point de vue d’une joueuse, avoir du plaisir dans une pratique, c’est sentir qu’on progresse, qu’on apprend des choses nouvelles, qu’on relève des défis et qu’on se sent fière de ce qu’on accomplit. Même la fatigue ressentie devient agréable, parce qu’elle est associée à un sentiment d’accomplissement. À l’inverse, se faire du fun pendant un entraînement, c’est surtout profiter du moment pour rigoler et socialiser, sans se soucier du contenu ou de l’objectif. Ça peut sembler inoffensif sur le coup, mais à long terme, on risque de passer à côté de tout ce que la pratique pourrait nous apporter — autant sur le plan technique que personnel.
En tant que coach, mon rôle est donc de créer un environnement où le plaisir et le travail cohabitent, mais sans se mélanger. Un endroit où l’on sait être sérieux quand il faut travailler, et détendu quand vient le temps de jouer. Parce que c’est en apprenant à passer rapidement de l’un à l’autre — comme le suggère Bill Resler — que l’on peut réellement profiter à 100 % de chaque instant.
En fin de compte, le vrai succès d’une équipe, ce n’est pas seulement les victoires ou les trophées : c’est de voir ses joueuses rentrer chez elles avec le sourire, fières de leurs efforts et impatientes de revenir. C’est là que le plaisir devient un moteur de progrès… et que le progrès rend le plaisir encore plus grand.
2 septembre 2025