Notre dernier match avant la pause de mi-saison n’a pas été facile. Ce n’était clairement pas notre meilleure performance. Et comme souvent après une contre-performance, les réactions ne se sont pas fait attendre :
Des joueuses qui demandent à sortir parce qu’elles « ne se sentent pas bien » ;
D’autres qui pleurent avant même la fin du match ;
Et, après la rencontre, des courriels de parents inquiets : « Ma fille pleure parce que le coach lui a dit qu’elle avait fait une erreur. »
Ce n’est rien de dramatique en soi. Mais c’est ce qui m’a donné le coup de pied nécessaire pour terminer ce texte que j’avais dans ma petite poche depuis un bon moment.
Il y a une chose que je remarque de plus en plus, et qui me préoccupe sérieusement : l’espace qu’on laisse aux jeunes pour faire face à l’adversité est en train de disparaître. Je le vois sur les terrains, j’en parle avec d’autres entraîneurs, avec des parents, et même avec les joueuses elles-mêmes. En 2025, la culture dominante autour du sport jeunesse — et de l’éducation en général — tend à surprotéger les jeunes contre l’inconfort, contre les conséquences de leurs choix, contre l’erreur. Et si, au contraire, c’était exactement ce qu’il leur fallait pour grandir?
Aujourd’hui, plus rien ne semble tolérable pour une jeune athlète : pas une frustration, pas une remise en question, pas un match moyen. Dans un match qu’on menait 1-0 après seulement dix minutes, puis où l’adversaire égalise à 1-1, j’ai vu des joueuses paniquer, dire qu’elles ne se sentaient pas bien, demander à sortir. Ce que j’entends derrière ces mots, c’est souvent : « Je vis quelque chose de déplaisant, j’aimerais que quelqu’un vienne me sauver. »
Mais ce sont justement ces situations inconfortables — les passes ratées, les erreurs de jugement, les moments de doute — qui forgent les athlètes solides, intelligentes et résilientes qu’on espère voir évoluer. Elles doivent vivre ces moments pour apprendre qu’ils ne sont pas fatals. Qu’ils ne remettent rien en question à long terme. Qu’ils font partie intégrante du développement.
Comme le dit Anson Dorrance, entraîneur légendaire à l’Université de la Caroline du Nord : « Don’t coach the mistake out of them. Coach the fear out of them. » (Ne cherchez pas à effacer les erreurs chez vos joueuses. Cherchez à effacer leur peur.)
Notre rôle, ce n’est pas de créer des athlètes parfaites. C’est de former des jeunes femmes capables de prendre des décisions dans l’incertitude, de se tromper, de se relever, et de recommencer. Une erreur faite en osant a toujours plus de valeur qu’une bonne décision prise par automatisme. Depuis que je coach, c’est cette philosophie que je porte. Et je ne suis pas le seul : les entraîneurs avec qui je travaille, les clubs que je côtoie, tous valorisent l’audace, la prise d’initiative, la prise de risque. À l’entraînement comme en match. Jamais je n’ai vu une joueuse réprimandée pour avoir osé — même si ça n’a pas marché.
Mais alors, pourquoi tant de réactions émotives face à l’adversité? D’où vient cette difficulté croissante des jeunes à faire face à un commentaire, à une erreur, à un mauvais résultat?
Je le dis avec toute la bienveillance du monde : les parents ont un rôle immense à jouer. La chercheuse Julie Lythcott-Haims, dans son livre How to Raise an Adult, parle du phénomène des parents hélicoptères — ces adultes qui planent au-dessus de leurs enfants, prêts à tout anticiper et à tout régler pour eux. Elle montre comment cette surprotection mène à des jeunes adultes qui ne savent pas comment gérer l’échec, résoudre un conflit ou défendre leurs idées.
Sur un terrain de soccer, ça donne des joueuses qui hésitent à prendre des risques, ont peur de se tromper, se replient à la moindre critique et voient une remarque du coach comme une attaque personnelle.
Une étude parue dans le Journal of Sport & Exercise Psychology (Sagar & Stoeber, 2009) va dans le même sens : les jeunes qui perçoivent l’erreur comme une menace à leur valeur personnelle développent de l’anxiété, une peur d’échouer, une baisse de motivation. À l’inverse, ceux à qui on enseigne que l’erreur est un outil d’apprentissage développent résilience, persévérance, et plaisir.
Si vous êtes parent d’une joueuse de 13 à 15 ans dans un programme élite, vous l’avez probablement déjà vue vivre des hauts et des bas. Des matchs pleins de joie, d’autres de frustration. Et parfois, une friction ou une incompréhension avec son entraîneur.
C’est là que le réflexe de protection s’active : vous voyez votre fille en détresse, et vous voulez intervenir. Lui éviter un inconfort. Lui épargner une conversation difficile. Vous écrivez au coach à sa place. Vous posez des questions pour elle. Vous cherchez des explications.
Je vous comprends. Mais laissez-moi vous dire une chose importante — validée par le DLTJ (Développement à Long Terme du Joueur) : à cet âge, votre fille doit apprendre à gérer elle-même sa relation avec son coach. C’est une compétence, au même titre que faire un contrôle orienté ou une lecture défensive. Et cette compétence ne se développe que si elle la pratique. Dans un cadre de performance, elle devra apprendre à :
Poser ses propres questions.
Nommer ses besoins.
Exprimer un inconfort avec respect.
Recevoir un retour — même direct.
S’ajuster.
Et ça ne peut pas arriver si quelqu’un prend toujours le téléphone à sa place. Chaque message envoyé par un parent à la place de l’athlète est une occasion manquée de croissance personnelle.
Quelques pistes concrètes :
Encouragez votre fille à parler elle-même au coach.
Si elle hésite, préparez-la : « Qu’est-ce que tu veux lui dire? Comment tu peux lui exprimer ça avec respect? »
Résistez à l’envie d’intervenir directement, surtout quand c’est frustrant.
Soyez un filet de sécurité. Pas un remplaçant.
Il est normal qu’il y ait des tensions. Une remarque mal reçue. Un malaise après un match. Ce n’est pas un drame, c’est une relation humaine en train de se construire. Et toute relation forte passe par des ajustements, des discussions, des malentendus aussi. Quand une jeune fille ose parler à son coach, exprimer un désaccord, poser une question — même maladroitement — elle devient plus forte. Elle développe une posture qui lui servira toute sa vie.
Et ça, aucun parent ne peut le faire à sa place.
Laissez vos filles faire face aux difficultés. Laissez-les tenter un geste qui échoue. Laissez-les oublier une consigne et se faire replacer. Laissez-les vivre une erreur… et en tirer une leçon.
C’est en tombant qu’on apprend à se relever. Et c’est en se relevant qu’on devient forte.
Souvenez-vous : la victoire qui vient après s’être relevée goûte toujours meilleur que celle qui vient sans effort. Parce qu’elle est vraiment la leur.
16 juillet 2025
Coyle, Daniel. The Talent Code, Bantam, 2009.
Lythcott-Haims, Julie. How to Raise an Adult, Henry Holt and Co., 2015.
Sagar, S.S., & Stoeber, J. (2009). Perfectionism, fear of failure, and burnout in young adolescent athletes. Journal of Sport and Exercise Psychology, 31(6), 602–625.
Dorrance, Anson. Conférences et interventions publiques sur le coaching.